25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 16:44

titre original "Body double"
année de production 1984
réalisation Brian De Palma
musique Pino Donaggio
interprétation Craig Wasson, Melanie Griffith, Deborah Shelton, Greg Henry, Dennis Franz


Déroutant, dérangeant, démentiel, De Palma * (la critique de Pierre)

Ça faisait des années que je n'avais pas revu ce film, qui a toujours été un de mes De Palma préférés. Et il est toujours intéressant de se confronter à ses anciennes passions, pour voir si elles tiennent le coup. D'autant que Scorsese, De Palma et Coppola, à force de nous livrer des mauvais films depuis plus de 10 ans, commencent à devenir un peu gerbants...

Le pitch : bon, allez, je ne le fais pas. Si vous n'avez jamais vu "Body double" : f... you.

Et bien, pour mettre un terme au suspense : c'est toujours aussi bien. C'est émouvant, pervers, superbe.

"Body double", pour moi, c'est la Californie. Autant "Pulsions" était vraiment un film new-yorkais avec un look 70's, autant "Body double" est un film sur le LA des 80's. L'atmosphère y est moite, d'autant que ça se passe largement dans l'univers du porno, un passage à la fois émouvant et amusant, qui montre la sympathie qu'inspire ce monde à De Palma.

Dans la rubrique "Que sont-ils devenus ?", on n'a pas beaucoup revu le sympathique Craig Wasson, si ce n'est dans un "Freddy 3" de sinistre mémoire. Dommage. Deborah Shelton, qui jouait Gloria, a 60 balets aujourd'hui, mais elle est restée super belle dans les bonus du DVD. Ca méritait d'être dit. Greg Henry, méchant blond récurrent de De Palma, a fait un passage remarqué il y a quelques années dans "24 heures chrono". Et Melanie Griffith, grande amie de De Palma, lui a refilé son conio de mari, Antonio Banderas, dans "Femme fatale"...

* tagline de "L'esprit de Cain"


La critique de Didier Koch

Depuis ses premiers succès, une partie de la critique dénie à Brian De Palma le statut d'auteur, lui reprochant sa trop grande proximité avec Alfred Hitchcock qui friserait, selon certains, le plagiat pur et simple. Il n'est donc pas encore parvenu à atteindre la réputation intellectuelle de ses compagnons d'armes que sont les Coppola, Spielberg et Scorsese. Le succès de "Scarface" en 1983, remake ultra-vitaminé et déjanté du film d'Howard Hawks (1935), semble enfin pouvoir le faire sortir de l'ombre tutélaire de celui qui est encore jugé à l'époque comme le seul et unique maître du suspense. Il est vrai que la suite de sa filmographie jusqu'à nos jours se caractérisera par une volonté d'éclectisme affirmée, l'écartant de manière systématique de l'atmosphère si particulière de ses films de la décennie 1974-1984 qui sont pourtant ceux qui aujourd'hui restent dans les mémoires. Mais en cette année 1984, il lui reste en tête un dernier film hommage à son maitre qu'il n'entend pas réaliser lui-même afin de ne pas déchaîner à nouveau la salve des critiques contre lui. Il pense donc confier le projet à Ken Wiederhorn, un tout jeune réalisateur dont il a apprécié le premier film ("Eyes of a stranger"), mais la Columbia ne l'entend pas de cette oreille et le contraint à passer derrière la caméra.

Si De Palma est un admirateur du travail d'Hitchcock, ce sont surtout trois de ses films qui ont nourri son inspiration : "Psychose", tout d'abord, duquel il a livré une relecture citadine avec "Pulsions" (1980), "Vertigo", ensuite, dont "Obsession" (1976) a proposé une version florentine vaporeuse, "Fenêtre sur cour", enfin, pour son thème du voyeurisme repris dans le thriller politique "Blow out" (1981).

"Body double" tentera, lui, une audacieuse synthèse en mélangeant habilement le thème du double avec celui du voyeurisme, tous deux au cœur même de l'œuvre hitchcockienne. Les héros des films du réalisateur britannique sont très souvent pris dans des machinations où leurs obsessions et leurs phobies les ont conduits. Pantins prisonniers de leur trauma, ils deviennent des héros de circonstances plutôt que par affirmation d'une quelconque bravoure désintéressée.

Jake Scully (Graig Wasson), acteur de films d'horreur de série Z, est pleinement de cette trempe, spectateur invétéré de sa vie et de celle des autres. Il va se retrouver au hasard de ses déboires d'acteur raté et de mari trompé au cœur d'un complot dont il sera bien involontairement le bras armé. Scully réunit jusqu'à la caricature, y compris physique, les travers qu'Hitchcock accolait de manière improbable aux figures charismatiques de Cary Grant ou James Stewart. Avec le quelconque mais néanmoins excellent Graig Wasson, c'est comme si De Palma, que l'on surnommait parfois "le Hitchcock du pauvre", voulait ramener les enjeux dramatiques hitchcockiens à leur niveau le plus prosaïque, celui du quidam moyen tel que l'on peut le voir dans la vraie vie. Une instabilité émotionnelle doublée d'une claustrophobie paralysante (un parallèle assumé avec le vertige qui accablait Stewart dans "Vertigo") qui feront tomber Jake Scully dans tous les pièges qui lui seront tendus. De Palma, dans cet ultime hommage, fait œuvre de démystification, déroulant en boucle et en les poussant jusqu'à la caricature, certains des artifices les plus usités d'un maitre devenu encombrant comme pour, avec un sens de la dérision assumé, donner enfin raison à ses détracteurs. Avec le voyeurisme, la claustrophobie et le jeu trouble des apparences qui entourent Jake Scully, c'est la frustration sexuelle qui exsudait de la plupart des films d'Hitchcock que De Palma étale ici au grand jour par le biais des sublimes Deborah Shelton et Mélanie Griffith (fille de Tippi Hedren, icône de la blondeur hitchcockienne des "Oiseaux" et de "Pas de printemps pour Marnie"). Le titre "Body double" fait référence à la doublure-corps régulièrement employée au cinéma pour faire illusion en masquant les imperfections esthétiques de la vedette ou son refus d'apparaître nue. De Palma ayant choisi le milieu du cinéma, il nous rappelle que le septième art est par essence le domaine de l'illusion, prenant ainsi à contre-pied la quête effrénée et vaine selon lui de certains réalisateurs comme Robert Bresson pour nier cette donnée consubstantielle au phénomène de l'image animée. Au passage, dans une scène assez éprouvante, il en profite pour dénoncer les excès de la fameuse méthode de l'Actor's Studio qui prétend nourrir le jeu de l'acteur de la résurgence des expériences traumatiques de l'enfance. Centré sur la préoccupation de régler tout à la fois sa dette à son maitre et son compte à la critique, De Palma a privilégié le rendu sensoriel plus que la force de l'intrigue, qui ne sert que de prétexte à la mise en avant de ses clins d'œil facétieux, comme cette scène sur la plage où Deborah Shelton et Graig Wasson, tournoyant à 360°, parviennent à un coït complètement fantasmé. Malgré un côté kitsch clairement affiché avec la présence du groupe Frankie goes to Hollywood venu chanter son tube sulfureux "Relax", qui pourra en rebuter certains, "Body double" distille un parfum envoûtant qui doit beaucoup au travail de Pino Dinaggio, dont la musique atmosphérique nimbe le film d'un parfum d'érotisme entêtant qui grave dans les mémoires (masculines sans doute) la danse lascive de Mélanie Griffith vue à travers la lunette du télescope planté à la fenêtre panoramique de la fameuse Chémosphère de l'architecte John Lautner (construite en 1960 à Los Angeles sur Hollywood Hills devenue une curiosité locale). Tout se passe donc comme dans un rêve virant au cauchemar et c'est bien ce que semble nous dire Dennis Franz, double de De Palma, quand, réalisateur de films de vampires il réveille son acteur victime depuis le début du film d'une crise de claustrophobie à l'intérieur d'un cercueil factice. Curieux voyage dans les tréfonds obsessionnels d'un homme ordinaire qui au final nous ressemble, "Body double" n'est sans doute pas le plus grand film de De Palma mais certainement un film unique en son genre qui retranscrit parfaitement en les détournant les impressions ressenties par De Palma et peut-être certains d'entre nous devant les chefs d'œuvre d'un autre grand réalisateur.


Critique extraite du Guide des films de Jean Tulard

Brian De Palma au sommet de sa forme et de ses qualités d'écriture. Toujours ce thème obsessionnel de la femme qu'on a pas eu le temps d'aimer, toujours ce sens aigu de la plastique érotique. Deborah Shelton, star de "Dallas", est somptueusement belle.


"Body double" et Bret Easton Ellis

Patrick Bateman, dans le roman "American psycho", semble obsédé par le film de De Palma :
- « Un film que j’ai loué trente-sept fois. »
- « Cette scène où la femme se fait perforer à mort par une perceuse électrique (...) »
- « J'aime bien Body double, cette scène où la fille se fait... se fait transpercer... par la perceuse électrique, c'est le meilleur moment, dis-je en suffocant presque. »

 



Brian De Palma & Melanie Griffith sur le tournage

Article de Romain Desbiens sur son site consacré à Brian De Palma : http://briandepalma.online.fr

La Chemosphere, située 7776 Torreyson Drive - Los Angeles, Californie, a été bâtie en 1960 par un architecte américain, John Lautner. C'est une sorte de maison-OVNI octogonale à plusieurs mètres du sol, soutenue par un mât central et des tiges à chaque extrémité, dont l'accès se fait par funiculaire. Surplombant Hollywood, c'est un lieu important pour le voyeur de "Body double".
Auparavant, elle a été utilisée dans des scènes d'extérieur pour un programme de science-fiction de la chaîne ABC, en 1964, intitulé "The Outer Limits : The Duplicate Man".
Plus tard, elle inspirera les scénaristes des Simpsons pour l'épisode "Un poisson nommé Selma" ("A fish called Selma", 1996 - épisode 3F15 n°147 de la saison 7), pour la maison du personnage Troy McClure. A ce propos, notez qu'en bonus du DVD de cette saison, l'acteur américain Jeff Goldblum (qui prête sa voix pour un des personnages de cet épisode) évoque le film de De Palma dans les commentaires. Elle inspirera également le décor d'une scène du film "Charlie et ses drôles de dames".
La Chemosphere a eu différents propriétaires. L'un d'eux est mort poignardé par des cambrioleurs en 1976. Pendant une dizaine d'années jusqu'en 2000, la maison a été abîmée et a dû subir plusieurs modifications. Aujourd'hui restaurée, elle appartient à l'éditeur allemand Benedikt Taschen, fondateur des éditions Taschen.

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